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Chocó Caraïbes

Plage de Playona à perte de vue au pied de la jungle

Première page des Caraïbes, on quitte la région d’Antioquia pour celle du Chocó. Après avoir fait l’impasse sur le Pacifique (trop loin, trop cher…), on a hâte de découvrir ce territoire isolé au bord du Panama. Plages, jungle, faune, rando… les centres d’intérêt ne manquent pas !

Le Chocó

Le Chocó constitue l’un des 32 départements de Colombie, le seul avec une côte Pacifique et Caraïbes. Isolé, limitrophe avec le Panama, c’est une zone à la végétation abondante qui porte encore les stigmates du passé. La jungle de Darién fut longtemps (et l’est probablement encore) une région hostile et inaccessible où évoluent trafiquants, migrants, groupes paramilitaires… Il n’existe d’ailleurs aucune route officielle sur cette portion. Cette zone est restée délaissée de nombreuses années et demeure l’une des plus pauvres du pays ; sur toutes les cartes internationales elle clignote encore en rouge éclatant : « à éviter coûte que coûte ».

Logistique

Outre l’avion, on ne peut rejoindre le Chocó que par voie maritime, depuis Turbo (~2h) ou Necoclí (~1h), le prix étant le même (75 000 COP).

Depuis Turbo, les bateaux partent à 8h, 9h, et vers midi pour les derniers. Bien sûr, les horaires d’aujourd’hui ne seront plus ceux de demain ! À moins de passer la nuit à Turbo, il faut prendre le bus en fin de journée depuis Medellín ou Santa Fe pour être sûr d’arriver à temps. Impossible d’attraper le bateau de midi avec le premier bus de la journée (vers 4-5h).

Le trajet peut être particulièrement… mouvementé en fonction de la mer, et en cas de mauvais temps, les bateaux sont souvent annulés. On recommande d’insister pour mettre ses bagages en « soute » et dans tous les cas de les envelopper d’un sac poubelle. On ressortira trempé de la tête aux pieds de notre premier trajet entre Turbo et Triganá !

Il existe plusieurs compagnies qui assurent les liaisons entre les différentes villes. Si les prix sont identiques, on recommande de les contacter à l’avance pour trouver celle qui réalise la route et obtenir les horaires. Il est d’ailleurs impératif de réserver !

Budget

Par son isolement et le peu d’offre touristique, les prix sont plus chers que dans le reste du pays. Pourtant, en cherchant bien, on arrive à s’en sortir avec un budget raisonnable.

En réalité ce qui coûte cher, ce sont les transports (comme dans toute la Colombie en fin de compte). Déjà on paiera 140K depuis Santa Fe, et une somme exorbitante pour rejoindre ensuite Rincón del Mar. Mais les trajets au sein même du Chocó sont également très coûteux. 75K entre Turbo/Necoclí et Triganá, 45K de Triganá à Acandí et 120K pour rentrer de Sapzurro à Necoclí/Turbo ! À cela on ajoute parfois les « taxes portuaires » ou pour le poids du backpack (+10 kg)…

Une fois sur place, le Treegana Hostel offre des tarifs très raisonnables, bien que ce soit un peu plus cher côté Capurganá ou Sapzurro…
Pour ceux qui ont une tente, c’est un bon compromis. Certes la région est l’une (la ?) des plus arrosées de Colombie, mais on trouvera toujours un espace pour la poser à un tarif un peu plus abordable (25-30K/p).

Côté alimentaire, on trouvera du très basique (un peu plus à Capurganá), parfois en frappant aux portes, et à un prix plus élevé qu’ailleurs. Tant pis, on ne fera pas de folie et ce sera souvent des plats de pâtes. Au pire on ramènera avec nous quelques sauces pour compléter.

Les restaurants également restent onéreux (~40K) mais proposent pour la plupart des menus de qualité.

Enfin pour les excursions (en partie celles proposées par le Treegana Hostel), les prix nous ont paru très raisonnables.

Au final :

  • Transport terrestre : aller Medellín => Turbo (70k/p) + Necoclí => San Onofre (160k/p) = 460 000 COP
  • Transport maritime : aller Turbo => Triganá (75k/p) + Triganá => Acandí (45k/p) + Playona => Acandí (35k/p) + retour Sapzurro => Necoclí (120k/p) = 550 000 COP
  • Hébergements : 3 nuits camping Triganá (25k/ppn) + 1 nuit camping Aguacate (20k/p) + 2 nuits dortoir Sapzurro (50k/ppn) + 1 nuit camping Sapzurro (30k/p) = 450 000 COP
  • Activités : arbres géants (37.5k/p) + tortues Playona (140k/p) = 355 000 COP
  • Restaurants : Treegana Hostel (100k) + San Francisco (100k) + Aguacate (60k) + Sapzurro (100k) = 360 000 COP
  • Autres : alimentaire = 89 000 COP
  • Divers : réserve Sasardi (10k/p) + sentier Capurganá – Sapzurro (5k/p) + accès La Miel (4k/p) = 38 000 COP

Total : 2 302 000 COP

On aura dépensé en moyenne 550 € à 2 pour 9 jours dans le Chocó Caraïbes.

Triganá

À Santa Fe, on se renseigne sur les bus pour rejoindre Turbo. On pensait partir tôt pour enchaîner sur le bateau de 12h, mais impossible, le premier bus de la journée ne nous permettra pas d’arriver à temps. On réserve donc celui de minuit et on se retrouve à attendre de nuit sur le trottoir devant le terminal alors que la fête bat son plein dans les bars alentour. Ça faisait bien longtemps qu’on n’avait plus été debout à pareil horaire…

Forcément, avec les températures qui règnent à Santa Fe, on monte en short-tshirt dans le bus. Faute de jeu, à l’intérieur la clim à balle rappelle la dernière époque glaciaire. D’ailleurs tous les locaux ont prévu avec eux leur couverture. Mais pourquoi ? Pourquoi font-ils ça ?

C’est littéralement transi (et à la bourre) qu’on débarque dans la moiteur écrasante de Turbo. On attrape le premier taxi pour rejoindre le terminal maritime. Une fois là-bas, on est délesté de 75K/p pour le trajet à Triganá, et 7K supplémentaires pour chaque backpack…

Le temps est radieux, on se dit que la traversée devrait être relativement calme. Tous les locaux sont déjà curieusement agglutinés au milieu du bateau. Ils refusent de se décaler pour qu’on s’assoie l’un à côté de l’autre. Finalement on trouve de la place tout au fond sur la dernière rangée. Un papi demande si quelqu’un peut lui laisser une place derrière ; le capitaine a beau relancer la question plusieurs fois, tous l’ignorent avec le même dédain. C’est donc ça la légendaire gentillesse des Colombiens… John s’agace devant la condescendance ambiante et cède sa place. Meilleur choix de la semaine, la dernière rangée sera le théâtre de raz de marée continus dont Camille ressortira trempée.

Après 2h à essuyer des vagues de toutes parts, on débarque dans la charmante (et déserte) crique de Triganá. On prend un chemin pour l’intérieur des terres (il n’y a pas beaucoup d’autres options) où se situe l’auberge, à environ 15 min à pied.

Treegana Hostel

On traverse quelques prairies sèches avec des maisons isolées, sous un soleil écrasant. Au bout du chemin, on découvre le Treegana Hostel, charmant havre rustique au milieu d’une jungle extravagante. On est d’ailleurs chaleureusement accueilli avec un jus de fruits frais.

Le prix de la nuitée est de 40K/p en dortoir, ou dans notre cas, 25K/p en camping avec sa propre tente (ou hamac). Cela inclut les équipements : wifi, kitchenette, piscine… La zone de camping est un peu pierreuse mais abritée avec des prises électriques, douche et sanitaires.

Il est possible de prendre les repas sur place, le petit-déjeuner est à 20k, les autres repas à 30k. Même si on cuisinera la majeure partie du temps, on prendra tout de même un petit-déjeuner et un dîner, très chouettes tous les 2.

D’ailleurs Arnaud, le patron (français) du Treegana Hostel, fait de nombreux rhums arrangés ainsi que du pastis maison. Ils proposent également des planches de fromage/charcuterie (probablement produits par des Français expatriés en Colombie). Le tout à prix très raisonnable !

On passera 3 nuits sur place, explorant les environs, profitant de la fraîcheur de la piscine et du calme du lieu, propice au repos voire à la méditation. Depuis notre transat, on observera de nombreux toucans, iguanes, singes (hurleurs…), quand nos nuits seront bercées par le coassement des crapauds.

On fera la connaissance d’un couple français, Emma et Andrew, qui rejoignent ensuite le Panama. On partagera une bonne partie de ce séjour en leur compagnie.

Arbres géants

Pour ce premier jour, on décide de partager un guide avec Emma et Andrew pour le tour des arbres géants. En soi le sentier est aisé à suivre mais le guide est semble-t-il obligatoire. Disons que ça permet de faire tourner un peu le tourisme local et les prix restent très raisonnables, à 37K/p pour la sortie longue (~6-7h).

Sur le même principe, on prend le petit-déjeuner et le déjeuner (en supplément) dans un petit restaurant du village de San Francisco sur la route. On paiera 100K pour 2 petits-déjeuners et 2 bons repas végétariens, notamment du super pain maison.

Départ prévu à 7h, on prendra le petit-déjeuner sur la route. Notre guide vit à quelques pas, il a la vingtaine à peine mais très vite, on se rend compte de sa vision unique ; il nous dégote un paresseux en haut d’un arbre à une cinquantaine de mètres, un aigle, des singes… quand nous ne voyons qu’un tas de branches de notre côté.

On rejoint la baie de Triganá. Peu avant d’arriver, c’est un caïman qu’il repère dans le ruisseau, à seulement quelques mètres du chemin, on n’aurait jamais imaginé qu’il y en ait qui traînent ici… On observera tout un tas d’animaux en longeant la plage : paresseux, perruche, iguanes…

La baie est magnifique. Il y a bon nombre d’hôtels et pourtant, pas un chat ! C’est un calme paradisiaque.

Avant San Francisco, on constate la quantité de déchets accumulés sur les plages. Ils ont beau les nettoyer chaque année, c’est un labeur sans fin. Des milliers de tatanes et bouchons de plastique échoués gisent sur le sable.

Après la pause petit-déjeuner, on prend la direction des arbres géants. Le sentier est bien entretenu, suffisamment large. La végétation est dense et on croise un groupe de singes hurleurs noirs qu’on observera quelques minutes. Notre guide nous montre quelques arbres, plantes… et nous explique leur usage par les locaux, dont beaucoup sont encore utilisés comme plantes médicinales.

Les bottes sont les bienvenues sur certaines portions boueuses ou passages de rivière mais sont surtout par sécurité, il y aurait quelques serpents qui traînent. Après une bonne montée, on profite de quelques vues dégagées sur les environs et, au loin, l’océan.

Enfin, on découvre les fameux arbres géants, une variété endémique de la famille des baobabs, comme leurs illustres cousins africains ! Leur tronc est gigantesque, quand on discerne à peine le haut de l’arbre. De sacrés bestiaux !

C’est un aller-retour alors on repasse d’abord à San Francisco pour le déjeuner avant de rentrer à Triganá en cours d’après-midi pour profiter de la fraîcheur de la piscine.

Réserve Sasardi

La réserve naturelle Sasardi est une initiative locale qui protège 60 hectares de la forêt de Darién depuis une trentaine d’années. L’accès coûte 10 000 COP/p.

On peut réaliser la randonnée en autonomie sans guide, Arnaud fournissant un topo très clair de l’itinéraire. Le départ, qui est aussi celui du trek organisé sur plusieurs jours jusqu’à la frontière avec le Panama, se fait depuis l’auberge. Un vague sentier existe parfois le long de la rivière, mais le plus simple (et fun) reste de remonter à même le lit de celle-ci. Il n’y a pas beaucoup d’eau et les bottes sont généreusement prêtées par l’hostel (avant tout par sécurité). On jongle entre les rochers, on traverse à quelques reprises dans l’eau et on gravit quelques « murs » rocheux. La progression se fait lentement, sans difficulté.

On finit par rejoindre l’entrée de la réserve où on découvre de belles cabanes aménagées avec notamment une cuisine extérieure et une plateforme, il doit être possible d’y passer la nuit, mais pas de trace de qui que ce soit.

On revient sur nos pas pour reprendre la rivière. Nous évoluons au milieu d’une jungle luxuriante où l’on croise une multitude d’insectes (papillons géants, araignées…), de belles grenouilles colorées dont il vaut sans doute mieux se méfier, et quelques oiseaux dont un imposant sarcoramphe roi (vautour). Pas bien gracieux, mais impressionnant ! En fond, résonnent les effroyables cris des singes hurleurs. On repère le cairn discret qui signale la sortie du cours d’eau, mais on poursuit dans le ruisseau jusqu’à tomber sur le gang de singes qui sévit. À notre vue, les hurlements cessent et on s’observe mutuellement quelques minutes.

On revient sur ce qui semble être un départ de sentier, droit dans la pente, et qui nous mène à un chemin de bestiaux jusqu’à déboucher un peu plus loin sur de vastes pâturages pentus avant de découvrir en fond le bleu de l’océan.

On descend en direction de la côte. Le sentier n’est pas toujours clair mais on se débrouille comme on peut dans une pente raide où le soleil ne nous fait pas de cadeau. Alors qu’on pensait profiter d’un rare coin d’ombre, on essuie plusieurs attaques de minuscules guêpes. C’est un « guêpe-apens » !

Une fois en bas, on marque une pause dans une ferme. Comme suggéré par Arnaud, on profite d’une bonne limonade fraîche tout en contribuant un petit peu auprès des quelques locaux qui vivent dans la zone. Au moment du paiement, ils ne nous demandent que 12K pour 5 grandes limonades. L’ami belge glissera gracieusement un billet de 20 pour les remercier.

On reprend la route, cette fois le long de la côte, plus ombragée. On jouit de quelques jolies vues dans cette jungle côtière. Le chemin se lit désormais aisément.

Quand on parvient à la plage Sardi on constate une quantité considérable de déchets et troncs échoués. Vous n’avez pas idée du nombre de tongs échouées… on pourrait les vendre dépareillées et monter un commerce Desigual !

Alors qu’on termine la dernière portion pour rejoindre l’auberge, au travers de la réserve El Bembé, on tombe sur un étang où quelques bébés caïmans se dorent la pilule.

Playona

Ponte des tortues luth

Il n’existe pas de route à proprement parler qui relie Triganá/San Francisco aux autres villes. Dans les faits, il y a bien un sentier (non mappé) mais il n’est pas vraiment permis de le prendre sans guide. Par l’intermédiaire du Treegana Hostel, on peut réaliser le trek jusqu’à Sapzurro et la frontière du Panama avec guide et logistique inclus, ou on peut simplement suivre la première étape jusqu’à Playona pour observer les tortues luth et poursuivre par soi-même. On se renseigne sur les prix mais notre budget ne nous le permet pas alors on décline poliment la proposition.

Chaque année, à partir de février, les immenses (vraiment) tortues luth débarquent sur la plage de Playona, au sud d’Acandí, pour pondre. Ces tortues géantes, les plus grandes au monde, descendent des eaux fraîches du Canada. On considère que les pontes commencent à être régulières à partir du mois de mars, mais ce n’est jamais une science exacte et il vaut mieux toujours se renseigner au préalable. À partir du mois de mai, ce sont les naissances qui débuteront (2 mois après la ponte). Ainsi, pendant un court intervalle (~ mai à juin), on peut assister à la fois aux pontes et aux naissances dans une même nuit !

Récit

Finalement, on prend un bateau depuis Triganá pour Acandí autour de 13h30 avec la compagnie Maar Travel, ce qui nous permet de profiter tranquillement de notre matinée. Ce matin, Camille est pensive.

On demande au bateau s’ils peuvent nous déposer à Playona sur le chemin, mais non ce n’est pas possible. On aura tenté !

Le trajet est moins mouvementé que l’aller depuis Turbo et on en ressort presque sec. Le village d’Acandí n’a pas de charme, avec ses ruelles défoncées, mais les habitants sont souriants et accueillants. Ils pensent un temps que nous sommes descendus au mauvais endroit ; clairement ils ne croisent pas de touriste tous les jours.

On croise tout juste 2 petits commerces, où il faudra tenter de se ravitailler le lendemain, et on parvient quand même à trouver un semblant de pharmacie pour Camille.

Pour rejoindre Playona, plutôt un lieu-dit qu’autre chose, plusieurs solutions : bateau-taxi, moto-taxi (100K ?) ou à pattes. On choisit évidemment la dernière option et on prend juste une moto-cargo jusqu’au fleuve (30K) que l’on traverse en tarabita (2K/p).

Il nous reste quelques km à parcourir jusqu’à notre destination du jour, l’auberge/posada La Mona. On croise plusieurs toucans magnifiques (et furtifs) sur cette portion. La montée au col sous un soleil de plomb est éreintante, bien qu’il n’y ait guère de dénivelé. Passé le col, et un troupeau de vaches énormes aux motivations inconnues, on redescend de l’autre côté de la colline. Face à nous, un paysage de bout du monde. La plage de Playona s’étend à perte de vue, bordée par la jungle impénétrable du Chocó.

Parvenu au niveau de la mer, on rejoint la plage qu’il faut remonter jusqu’à la posada. Il y a beaucoup, beaucoup de choses échouées. Du bois bien sûr, parfois de sacrés troncs, mais aussi des plastiques, des chaussures… et tout ce qui ne devrait jamais figurer sur une plage. Cela nous peine, on imagine les tortues qui « luth » dans la nuit pour se frayer un passage au milieu de cette déchetterie. Tout ça pour donner la vie. C’est un étrange fouillis de sentiments : tristesse, colère, admiration…

À mi-chemin on croise un enclos fermé, possiblement le lieu où sont entreposés les œufs après qu’ils ont été récupérés, afin de les protéger de potentiels prédateurs. Pour préserver l’espèce, on ne laisse plus les œufs sur la plage, ils sont immédiatement retirés et mis à l’abri.

Enfin, après un long cheminement dans le sable, on découvre un panneau cocasse qui signale Playona, et la posada éco-touristique La Mona. Elle est tenue par Sandra et sa famille. On se demande forcément ce qu’ils ont bien pu venir faire ici à l’époque, et depuis combien de temps…

Le lieu est rustique, apaisant. L’atmosphère qui règne ici est particulière. Le temps semble s’être arrêté, ou n’être jamais intervenu. On s’installe brièvement, le confort est sommaire dans cette cabane, vaste amas de planches, à moitié ouverte.

On erre dans la propriété, où l’air salin se mêle aux effluves des cochons, où le bruissement des hauts palmiers s’immisce dans le caquètement des volailles. Tandis que Camille part satisfaire un besoin plus urgent qu’à l’accoutumée, John poursuit sur la plage, jusqu’à un rondin échoué sur lequel il est bientôt rejoint.

Test de grossesse positif tenu face à la plage

Il y a seize mois, nous débutions le voyage en Patagonie et rejoignions Ushuaia, la ville de la fin du monde, avec l’ambition un peu folle de remonter tout le continent sud-américain et la Cordillère des Andes.

Nous y sommes. Ici, sur cette plage désolée, à seulement quelques collines de la frontière avec le Panama, et l’Amérique Centrale, s’entrelacent deux chapitres indélébiles.

Camille le tient au creux de sa paume. Deux traits, si fins.

C’est donc bien là, au bout du continent, à la fin de cette épopée, sous les lueurs éclatantes du crépuscule, qu’une nouvelle aventure s’annonce. À trois.

Après de longues minutes à rêvasser, nous retournons à la posada. Le père de Sandra nous explique le programme de la soirée. Une fois le dîner terminé, nous attendrons 3h pour commencer à arpenter la plage à la recherche des tortues luth. Il est nécessaire d’utiliser une lumière rouge et de ne jamais la pointer vers elles pour ne pas les gêner et entraver le processus de ponte.

La ponte peut durer plus de 2 heures, ce qui nous laisse le temps de repérer un spécimen et d’observer le déroulement. Avec l’accumulation des branchages, elles peinent parfois à progresser et s’épuisent. Pour cette raison ils essaient autant que possible de nettoyer la plage et de brûler les déchets. Il est d’ailleurs possible de contribuer en tant que volontaire auprès de la famille de Sandra.

Nous patientons donc, discutant, jouant aux cartes entre nous. Enfin, c’est l’heure de s’aventurer sur la plage. Trouver une tortue, notamment en début/fin de saison, n’est jamais une certitude. À cette époque, il n’y a que quelques spécimens qui arrivent chaque nuit sur la plage. Et s’il n’y en avait pas cette nuit ? Le doute nous envahit à mesure que l’on cherche. Toujours rien en vue. Les minutes passent, les kilomètres défilent.

La progression le long de la plage est difficile. Il fait nuit noire, nous évoluons avec seulement une ou deux frontales en lumière rouge. Il y a des branches en travers de partout, on marche dans le sable. À plusieurs reprises on manque de se faire piéger les chaussures par une vague.

Enfin ! On découvre avec soulagement (et stupéfaction) une tortue gigantesque ! Difficile de distinguer quoi que ce soit dans cette pénombre. Par instants, notre guide allume brièvement une lampe, toujours rouge, dans son dos. Elle creuse le trou dans lequel elle déposera ensuite sa précieuse cargaison. Elle reproduit inlassablement le même mouvement. À droite, à gauche, à droite… retirant puissamment le sable avec ses énormes nageoires.

Le temps passe et la marée remonte peu à peu. Elle semble avoir mal calculé son coup, l’eau commence à atteindre le trou et à le remplir à nouveau de sable. Finalement elle renonce à son emplacement et s’éloigne encore pour refaire un trou… On repart le long de la plage pour essayer de trouver une nouvelle tortue un peu plus avancée dans le processus et s’éviter à nouveau une bonne heure de pelletage. Par chance on en trouve une deuxième après de longues minutes à remonter la plage. Son trou est déjà bien avancé, on l’encourage mentalement pour qu’elle parvienne à ses fins, craignant que la marée ne nous rejoue un mauvais tour.

Elle poursuit bien que son trou soit déjà très profond. Nous, ça nous paraît bien, on a presque envie de lui dire qu’elle peut s’arrêter là, mais non, elle poursuit encore longuement. Enfin, elle s’arrête et se met en position pour déposer les précieux œufs ! Des volontaires les récupèrent au fur et à mesure et les classifient, d’un côté les œufs à la taille parfaite et les autres à part. Ainsi ils comptabiliseront le nombre d’œufs aux bonnes proportions et les enterreront dans l’espace protégé que l’on a observé plus tôt dans la journée. Ils les recouvriront ensuite des œufs plus petits, qui les protégeront et permettront d’avoir plus d’espace (et d’air) le jour où sortiront les bébés.

Une fois la ponte terminée, la tortue rebouche son trou sans se rendre compte de l’absence des œufs, et rejoint la mer. Au final nous en croiserons 3 au total, mais rien n’est jamais sûr. Le lendemain un autre groupe n’en trouvera pas et ressortira plus tard dans la nuit (~4h du matin) pour observer la toute fin d’une ponte.

Forcément, la déception était grande quand on a appris que nous ne verrions pas de naissances à cette époque de l’année. Cela dit, observer la ponte des tortues luth, dans cet environnement perdu, restera un souvenir impérissable.

Proue de la barque et sacs sur la mer, vers Acandí

Le lendemain matin, après le petit-déjeuner, le père nous ramène en bateau à Acandí pour 35K/p.

Malgré un départ cahoteux depuis la plage, on arrive sans encombre (et secs !) quelques minutes plus tard.

On quitte Emma et Andrew, qui se rendent directement à Sapzurro. Pour notre part, c’est à pied qu’on fera le reste du chemin.

Prix : 140 000 COP/p (+ 35 000 COP/p si retour en barque)

Trek Acandí – Sapzurro

Difficulté

★★★★★

Le Chocó est un territoire isolé où le bateau est le principal moyen de locomotion. Rares sont les voies terrestres et encore moins celles répertoriées par les données cartographiques modernes. À partir d’Acandí, John souhaiterait remonter la côte à pied jusqu’à la frontière avec le Panama. Une trace OSM semble exister mais impossible de trouver la moindre info à ce sujet ! Si un sentier existe bien sur la côte entre Borbua et Capurganá, seul subsiste un doute sur la première portion depuis Acandí.

Quand on parvient à trouver une seconde trace GPS qui rejoint Pinorroa après Playa Soledad, et dont les images satellite semblent valider l’existence, on décide de se lancer malgré tout, en sondant les locaux au fil du chemin.

J1 : Acandí => Bahía Aguacate

Au retour de Playona, on quitte momentanément nos compagnons de la semaine pour, peut-être, la dernière vraie aventure du voyage. Après quelques minutes à errer dans Acandí à la recherche de précieuses victuailles, on commence à suivre la route de Capurganá avant de passer un portail et de traverser une première fois la rivière Acandí. On tente à plusieurs endroits mais le niveau d’eau est bien plus élevé que prévu et remonte quasiment à la taille. Finalement on trouve un passage plus propice. Nous retraverserons à 2 autres reprises la rivière, jamais trop haute ni trop forte.

On suit quelques sillons de bestiaux, ce n’est pas toujours bien clair mais on parvient aisément à garder le cap en suivant la rivière. Quelques toucans fusent devant nous. La chaleur, combinée à l’humidité du Chocó, est écrasante. On s’octroie une pause fraîcheur vitale dans la rivière.

Après le passage de la troisième rivière et un troupeau de vaches assez menaçant, l’orientation devient plus complexe. On traverse un bois avant de trouver un petit sillon pas toujours bien défriché mais qui se suit un peu mieux. On débouche alors sur de grands prés, passant quelques portes entre les clôtures.

On bifurque en direction de la côte, le chemin s’élève peu à peu. C’est désormais bien plus boisé mais la chaleur est toujours suffocante. On essuie des toiles d’araignées géantes tous les 3 mètres.

Après le col, nouvelle pause fraîcheur dans un ruisseau offrant quelques petits bassins. John se fait mordiller les pieds par les crevettes. « Fish pédicure » gratos. Un peu moins drôle quand elles s’en prennent aux parties plus intimes.

Enfin, on atteint la côte ! C’est un peu la délivrance, et l’assurance d’avoir un sentier bien tracé pour la fin de journée. On croise quelques maisons, parfois habitées. Mais qui peut bien vivre ici, au bout du monde ?

John, tour à tour, heurte un rocher avec son genou puis se prend une sacrée gamelle ! Plus de peur que de mal, ce n’est pas le meilleur endroit pour se blesser.

La côte, malgré quelques déchets échoués, est magnifique. C’est irréel de randonner dans un tel décor, avec ce sentiment de liberté. On croise d’ailleurs plusieurs groupes de singes : capucins, hurleurs, titis…

Quand on tombe sur une belle noix de coco au sol, on s’évertue à l’ouvrir pour s’offrir une petite collation. Ce n’est pas si simple que ça et il nous faut de longues minutes avant qu’enfin l’eau coule à flots. Comment a-t-on pu attendre aussi longtemps avant d’en profiter ? On passera le reste de la journée à guetter les noix au sol.

On finit par atteindre la baie Aguacate et ses quelques hôtels/restaurants. Pas sûr que grand monde passe par là, mais la petite baie a son charme.

Encore quelques minutes pour atteindre une nouvelle crique et la belle auberge en bambou Casa Wago. Pour 20 000 COP/p, on peut planter notre tente dans le jardin, profiter des commodités, et pour 10K/p profiter du petit-déjeuner.

On est d’ailleurs chaleureusement accueillis par la famille en charge qui, après que l’on a décliné le dîner (autour de 35-40 000 COP) nous propose gracieusement un repas plus simple, comme le leur, pour seulement 20 000. Après une journée éreintante, on renonce volontiers à notre sandwich pain sec – thon en boîte pour s’offrir ce petit luxe et au final un très bon repas.

La nuit sera l’une des plus paisibles du voyage, bercée par le bruit des vagues.

J2 : Bahía Aguacate => Sapzurro

Ce matin, on reprend la route. Après une courte grimpette, on profite de belles vues sur toute la baie de Capurganá.

On longe la baie, au milieu des cocotiers. D’ailleurs l’entrée dans le village de Capurganá est agréable, très boisée. Le centre est en revanche plus vivant, moins axé nature. On avait entendu beaucoup de mal de Capurganá, mais ça ne nous semble pas désagréable, bien au contraire. D’ailleurs on trouve de nombreux commerces, enfin l’occasion d’acheter du pain et des produits frais !

Un sentier écologique, en parfait état, permet de rejoindre Sapzurro, dernier village de Colombie. Une taxe de 5 000 COP/p est exigée pour l’entretien du chemin. C’est ombragé, au milieu de la jungle, avec de superbes vues au sommet sur les 2 baies.

Plus qu’à redescendre de l’autre côté et profiter de la magnifique baie de Sapzurro.

Sapzurro

On passera 3 nuits à Sapzurro, magnifique baie à la frontière avec le Panama. On a trouvé, non sans mal, un hébergement à prix décent avec cuisine près du restaurant/hôtel Café del Mar (même propriétaire). On paiera 50 000 COP/p pour la nuit, ça reste raisonnable compte tenu de la région.

Notre propriété donne directement sur la baie, c’est calme et verdoyant.

Le logement étant déjà full pour la dernière nuit, on ira camper à La Posada pour quand même 30 000 COP/p (pas de cuisine).

Le village n’est pas bien grand, on en fait vite le tour. On trouve quand même quelques restaurants et de petites tiendas basiques. C’est surtout pour les produits frais que le choix s’avère particulièrement restreint.

La plage de Sapzurro est très jolie, propre, aménagée, avec quelques coins d’ombre sous les quelques cocotiers.

Cascade La Diana

Rien de particulier, sinon une courte balade vers une petite cascade, à l’arrivée du sentier de Capurganá. Ici la jungle foisonnante importe sans doute plus que la petite chute d’eau. On y croisera d’ailleurs un beau coati roux qui ne semble guère prêter attention à notre présence !

Playa La Diana

On passera le plus clair de notre temps là-bas, près de notre logement. Une longue et fine plage, paisible, des cocotiers, une belle pelouse, et une vue sur toute la baie.

Playa La Miel

C’est la balade la plus connue de Sapzurro, un aller-retour… au Panama !

Depuis quelque temps (et la baisse de l’immigration ?), il n’y a même plus besoin de passeport, on peut passer librement la frontière (bien sûr, en revenant ensuite !). Le sentier part du bout du village, grimpe un peu et redescend au village de La Miel.

Au col se dressent les drapeaux des 2 pays, face au poste frontière désormais vacant. Nous sommes également à la frontière des 2 continents : l’Amérique du Sud et l’Amérique Centrale !

Les vues sont très jolies sur les 2 baies.

L’accès à La Miel coûte 4 000 COP/p. Ce n’est pas parce qu’on a changé de continent qu’on ne peut plus escroquer les touristes ! Il n’y a pas grand-chose à voir sinon la plage et… un duty free ! C’est un peu l’attraction, tous les Colombiens viennent refaire leurs stocks d’alcool. On en profite pour acheter une bouteille de rhum de Caldas, un rhum ambré de la région du café dont on nous dit du bien. Finalement en rajoutant le coût d’entrée au village, pas sûr que ce soit si intéressant en prix.

Rayons d'alcool du duty free de La Miel

En soi, la baie est jolie, mais la plage est pleine de sargasses, ça ne donne guère envie de s’y baigner… On préférera rentrer à Sapzurro après notre petite balade.

Cabo Tiburón

En poursuivant au nord après la plage de Sapzurro, on trouve une magnifique petite plage (Ica) avec de l’ombre et une belle eau cristalline. Ce n’est pas non plus le meilleur endroit pour profiter du bruit des vagues avec le mini-bar juste derrière qui met la musique à fond.

Il semble y avoir de très jolies résidences dans le coin, avec de beaux jardins, des petites cabanes… Pour notre dernier soir, on mangera au restaurant de l’hôtel Paraíso Cangrejales. Il faut réserver (et commander) à l’avance. La carte, très péruvienne, propose des formules à 50 000 COP avec entrée, plat, dessert et boisson. On opte tous les 2 pour du poisson, avec sauce maracuyá ou sauce piña (ananas), accompagné de riz et patacones (galettes de plantain).

En entrée, ce sera un velouté de légumes, avec une belle jarre de jus de maracuyá et une part de gâteau réconfortante pour clôturer le tout. On recommande chaudement le lieu.

En poursuivant vers le Cabo Tiburón (cap requin), on croise de jolies plages et points de vue, sans personne à l’horizon.

Bilan

On est arrivé dans le Chocó sans attente particulière, sinon celle de découvrir une région méconnue, loin des sentiers battus, à la réputation longtemps peu flatteuse.

On en repart avec le sentiment d’avoir trouvé un petit paradis. Une nature encore sauvage, des plages désertes à perte de vue, une jungle exubérante et une faune omniprésente. Et, à chaque crique, ce sentiment rare d’être arrivé au bout du monde.

Pour nous, c’en était presque un : l’une des dernières pages de seize mois de voyage, à quelques kilomètres du Panama. De tout le voyage, c’est sans doute le souvenir qu’on gardera le plus précieusement. Car c’est ici, entre la jungle et l’océan, que notre plus belle aventure a commencé : celle à trois.

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