Qui dit Cuenca, dit passage obligé par le parc national El Cajas, aux portes de la ville. Pour John, plus que quiconque, c’était un arrêt attendu depuis le début de voyage. C’est là-bas, il y a déjà 7 ans de cela, que tout a commencé. Tous les dimanches, post-cuite, en début d’après-midi pour bien profiter d’une météo calamiteuse, et dans le plus simple appareil tshirt-jean-baskets, John découvrait la rando !
Parc national El Cajas

Ah, El Cajas… Balisage inexistant, sentiers indistincts, brume épaisse et pluie quotidienne, c’est un apprentissage à la dure. On apprend vite ou on lâche l’affaire !

Comme ça, on ne dirait pas, mais que de beaux souvenirs dans cet immense terrain de jeu. A 4000m d’altitude, El Cajas c’est déjà un biotope exceptionnel : plus de 300 lacs, une flore unique et une faune légendaire (ours, tapir, souris d’eau…). Pour tout randonneur, c’est une liberté sans pareil. La topologie des lieux rend « aisée » la prospection hors-sentier. On se perd (littéralement) à la recherche de l’ours à lunettes ou à la découverte d’anciennes ruines canaris ou incas, on se met en tête de gravir chaque montagne, de traverser chaque vallée, de trouver chaque lagune.
Et tout cela, dans la plus grande solitude du monde, en communion avec la nature (et les éléments). Car hormis les 2 voire 3 sentiers principaux aux abords du centre d’interprétation, il est probable de ne jamais croiser qui que ce soit d’autre sur le chemin, pour de bonnes (les cuencanos et la rando…) ou mauvaises raisons (quel chemin ?).
Pour la petite histoire, John acheta un vélo il y a quelques années dans l’unique but de pouvoir monter au Cajas depuis Cuenca. Mais à chaque sortie, quelque chose foirait. La chaîne, les roulements, la météo apocalyptique… C’était un peu devenu le sketch du week-end. Il lui faudra des mois pour enfin rejoindre le cœur du parc. Quelques jours plus tard, il enchaînait plusieurs jours dans le nord, puis il partait traverser la Cordillère à vélo. Décidément, tout part du Cajas.
Chose rare, il existe une application du parc qui liste les sentiers officiels et fournit quelques infos sur le parc. Dans les faits, l’appli est vraiment très basique et n’a jamais évolué depuis sa mise en ligne (il y a déjà 7-8 ans). Les cartes sont très limitées, sans courbe de niveaux, et il n’est pas possible de télécharger le tracé GPX…


Il existe 15 itinéraires dits officiels, sans être toutefois balisés. Seuls les quelques sentiers principaux autour du centre d’accueil le sont réellement.
La plupart des visiteurs se cantonnent au sentier 1, celui de la lagune Toreadora. Il permet d’apprécier les principaux attraits du parc (lac, humedales, forêts de polyepsis…) pour ceux qui manquent de temps ou ne sont guère habitués à la randonnée, c’est une jolie balade familiale.
En revanche pour les adeptes, on ne saurait que conseiller de sortir des sentiers battus et opter pour des itinéraires plus reculés, voire aériens. Le circuit 2 est un bon compromis, offrant des vues à 360° au sommet du cerro Luis, tout en étant relativement court (2-3h).
Ceux qui viennent de Colombie sauront à quoi ils ont affaire : le parc est un exemple de paramo. C’est un biotope d’altitude, situé autour de 3000-4000m, à la limite entre la végétation et les neiges dites éternelles (toundra alpine). Plus simplement, ce sont des zones extrêmement humides (sol éponge, tourbière, rivières, petites lagunes), souvent brumeuses/pluvieuses, avec très peu d’arbres et abritant une faune et flore endémique. Ce sont des paysages qu’on observera souvent dans le pays à ces altitudes : Podocarpus, Antisana, Cayambe-Coca, Mojanda…


Les paramos en Amérique du Sud constituent ainsi de précieuses réserve hydriques. Celle du Cajas est essentielle à la ville de Cuenca où elle est d’ailleurs considérée comme potable et la meilleure du pays.
Logistique
En tant que parc national, l’accès est gratuit ! Il existe un refuge au centre d’accueil dont le coût de la nuit était de 4$/p, mais il ne semble plus possible d’y dormir depuis quelques années.
Pour s’y rendre, on peut prendre un bus depuis le terminal terrestre (~45min). Des bus spéciaux pour El Cajas existent mais il n’y en a que peu dans la journée, et le premier est à 8h. Sinon on peut prendre un bus à destination de Guayaquil qui passe par le parc (demander à la compagnie car ce n’est pas toujours le cas) et lui demander de nous déposer. La compagnie Super Taxi à l’entrée du terminal a des bus à 7h/7h35 (3,10$/p). En revanche ils ne vendent souvent les billets qu’au dernier moment, privilégiant les voyageurs qui vont jusqu’à Guayaquil. Mieux vaut arriver tôt car les bus entre 8 et 9h sont parfois bondés et on risque de devoir attendre les bus suivants.
Enfin, pour rentrer, se positionner sur la route et attendre le passage d’un bus en espérant qu’il lui reste une petite place, ou qu’il n’essaie pas de doubler 4 véhicules au même moment… Le stop est aléatoire mais reste possible.
La route est souvent écroulée, auquel cas les bus ne peuvent plus l’emprunter, parfois pendant plusieurs semaines. Dans ces cas, il faudra prendre un taxi ou tenter de faire du stop…
En théorie, il faut s’enregistrer pour l’accès au parc, auprès de l’accueil (laguna Toreadora). Pour tout sentier situé avant/après, il faudrait donc s’arrêter une première fois pour attendre un nouveau bus pour rejoindre le point de départ (parfois à plusieurs km)… Dans les faits, on ne s’enregistrera donc pas la majeure partie du temps.
On conseillera de partir tôt, les après-midis étant souvent pluvieux, et bien équipé (chaussures imperméables, kway…). En cas de pluie, ou après un jour pluvieux, mieux vaut disposer d’un pantalon de pluie ou les longues fougères se chargeront de vous imbiber !
Le parc jouit d’une fâcheuse réputation (méritée) quant à l’orientation. N’importe quel cuencano (habitant de Cuenca) vous dira s’être déjà perdu. Désormais, il semble y avoir un peu de signalisation sur les sentiers officiels, quelques panneaux, quelques flèches, et les sentiers, en tout cas officiels, sont mieux tracés. Bien sûr, plus que jamais, on partira avec une bonne carte GPS !
Randonnées
Cumbre del cerro Luis
Sentier officiel (n°2)
On esquive la Toreadora, point de chute de tous les touristes qui se rendent au parc (tant pis pour le registre), et on demande au bus de nous arrêter 2km plus loin sur la route. Un petit panneau signale le départ du sentier, décidément bien des choses ont changé en quelques années !

On passe un premier lac, au milieu de beaux puyas en fleur. Ce sont des clava-herculis, une sous-espèce du genre, bien moins imposante que le puya raimondii que l’on pouvait rencontrer dans la Cordillère Blanche.


Leurs petites fleurs cyan sont magnifiques. Également appelés achupallas en Équateur, leur période de floraison coïncide avec une recrudescence des ours andins, friands de cette plante. Qui sait, peut-être en croiserons-nous !



La grimpette commence alors. Elle est relativement courte mais raide comme il faut, pour atteindre la crête du cerro Luis et obtenir des vues à 360° du cœur du parc. Ce sont une bonne dizaine de lagunes qui se dévoilent tout autour.




On redescend alors en direction de la lagune Toreadora. C’est encore plus escarpé que la montée, le sol est très glissant, instable, Camille se vautre plusieurs fois malgré les bâtons, elle est couverte de boue (et elle tire un peu la gueule).

Pour terminer le circuit n°2, il suffit de rentrer à l’accueil en longeant la lagune. On choisit de faire durer un peu le plaisir et quand on parvient enfin à la lagune, on prend la direction nord-est sur un nouveau trail, plutôt bien indiqué.



Cette partie est plus boisée et on traverse quelques bosquets de polylepis. Surnommé « arbre de papier » pour son écorce semblable à du papier déchiré, c’est l’un des rares arbres à pousser à pareille altitude, généralement abrité du vent et à proximité des lagunes ou cours d’eau. C’est un arbre qu’on croisait déjà dans la Cordillère Blanche du Pérou voire au parc Sajama en Bolivie.



On passe ensuite plusieurs rivières et lacs, dont le Totoras, en partie recouvert de roseaux.




On rejoint enfin la route dans la vallée en aval où un bus nous prend quelques minutes plus tard pour redescendre à Cuenca.
Camino del Inca y lagunas mayores
Sentier officiel (n°7)
Temps estimé : 14h
Temps effectif : 7h
Deuxième jour d’affilé au Cajas. Après une première assez tranquille pour découvrir le secteur principal, on choisit le circuit officiel le plus long proposé par le parc, celui du chemin de l’Inca et des lagunes majeures, qui traverse le parc d’ouest en est, soi-disant au travers d’un ancien chemin Inca.
On précise au chauffeur qu’on s’arrêtera dans la redescente après le paso, il ne connaît pas le nom du lieu-dit (Guagrahuma, une auberge) alors on lui indiquera sur la route.

Le départ se fait sur les bords d’une belle petite vallée, on monte en direction de la laguna Lluspa, considérée comme la plus grande du parc. La météo n’est pas vraiment au rendez-vous, mais au Cajas, tout peut changer très rapidement.

On longe la lagune par le nord et on rencontre les premières portions humides du jour. La suite est assez vallonnée, on grimpe un peu sur un sentier souvent indistinct dans les hautes herbes.




Cette fois, le sentier devient plus clair et la végétation moins dense. On observe la grande vallée de las Burines.



On descend le long d’un petit canyon, traverse une nouvelle vallée où l’on perd le chemin, et on rejoint le grand lac Mamamag (Taitachungo). Sur le chemin on croise d’immenses puyas, les plus grands que l’on ait observés au sein du parc. Il est également censé y avoir des ruines, mais rien à l’horizon, on commence à se demander si les Incas ont vraiment mis les pieds ici !


Après un casse-croûte au bord de la lagune, on longe le lac jusqu’à un croisement. Un panneau semble interdire le sentier qui poursuit le long du lac. On doit prendre celui qui s’élève jusqu’au col. Du moins, si on peut appeler ça un chemin. On passe un bon moment à se demander si l’on remonte un vrai ruisseau ou si ce fut autrefois un sentier. Le GPS semble indiquer la trace à une dizaine de mètres de nous, mais on ne la trouve pas. On persiste donc dans notre ravine.

Notre sentier devient enfin plus clair et on atteint un petit col permettant de passer de l’autre côté dans une nouvelle vallée. Au loin on entrevoit la lagune Llaviuco, notre destination du jour. La descente est raide, glissante, avec de petits ruisseaux à passer et quelques murs à descendre. Il faut redoubler de prudence !


A mesure que l’on redescend en altitude, la végétation change drastiquement. Les vastes paramos laissent place à une végétation dense où abondent de nombreuses espèces végétales colorées. On se croirait de retour au Podocarpus.


On traverse ensuite des prairies partiellement inondées. On se croirait à la campagne.


A l’arrivée à l’entrée du parc, on apprend que la laguna Llaviuco (Zorrocucho) est interdite d’accès pour une durée indéterminée suite à des incendies il y a quelques années. Sachant que l’on arrive en sens inverse, le ranger nous laisse passer et prend simplement nos informations.

Il faut ensuite rejoindre la route pour attendre un bus à Cuenca. On attendra un bon moment ; l’intersection est située au beau milieu d’une longue ligne droite et bien sûr c’est le moment que choisissent tous les bus pour doubler…
Trek improvisé
2-3 jours
Ayant pourtant randonné des dizaines de fois dans le parc, John n’y a encore jamais bivouaqué ! Bien que la météo ne s’y prête guère en ce moment, il a à cœur d’effacer cette anomalie et de s’enfoncer plus profondément dans le parc.
Outre les sentiers dits officiels, une myriade d’itinéraires existent sur les applications de randonnée (OSM, Wikiloc, AllTrails…) au sein du parc voire en dehors des limites du PN. On décide de mixer différentes traces pour réaliser une boucle sur 2 jours. On le sait, s’aventurer à cette période sur des routes secondaires et reculées, avec un sac bien chargé, ne sera pas une gageure, mais après un mois à randonner dans la Cordillère Blanche en saison des pluies, ce ne sont pas 2 jours qui vont nous inquiéter.
On se rend au terminal pour prendre le bus, mais on doit attendre les 15 dernières minutes avant le départ pour savoir si des places restent vacantes, la compagnie priorisant les voyageurs à Guayaquil. A 8h il y a du monde qui fait la queue et on voit déjà 2 bus nous passer sous le nez, heureusement le troisième est le bon.

On choisit de prendre le départ du sentier Caminos Historicos, afin de nous arrêter au paso Tres Cruces, le haut col routier (4198m) qui traverse le parc à destination de Guayaquil. Là-haut, 2 petits miradors (non mappés) permettent d’obtenir de belles vues sur le secteur Toreadora. C’est aussi plus simple à expliquer au chauffeur du bus, qui généralement ne connaît que l’accueil et le nom du col.


La première partie est très tranquille, le chemin est bien tracé et relativement sec, on longe quelques lagunes. Sur la dernière portion pour rejoindre la laguna Lluspa, on commence à traverser des zones de tourbe, particulièrement humides.



On quitte alors le tracé pour contourner la lagune par l’ouest. On se retrouve néanmoins bloqué par une large rivière qui s’écoule du lac. On essaie de trouver un passage plus réduit mais il y a trop de distance pour pouvoir sauter, qui plus est avec un sac chargé. Finalement on trouve un petit îlot permettant de se rapprocher et réduire le gué à traverser. L’eau est glaciale, les cailloux glissants, c’est un équilibre précaire avec le sac sur le dos. Ouf, première difficulté passée avec succès, on espère qu’il n’y en aura pas 12 comme ça.
On poursuit en longeant la rive sud du lac vers l’est. Le temps se dégrade à vue d’œil et on comprend vite que la pluie va s’inviter à la fête.




Ces 2 journées seront rythmées par de brèves montées-descentes, et de longues portions à traverser le paramo, longeant lagunes en cherchant désespérément un passage au milieu des tourbières.






L’idée est de descendre jusqu’à la laguna Ventanas en suivant la trace OSM. Dans les faits, il y a parfois un mince sillon, parfois rien du tout et surtout, on traverse fréquemment des zones de tourbière où on cherche désespérément le meilleur passage. Ça use à la longue, alors que la pluie revient régulièrement.


A l’approche de la nuit, on se dit qu’il va être compliqué de trouver un spot décent pour camper. On ne pense pas avoir croisé un seul espace potable de la journée. Gadoue, zone inondée, pente inclinée, touffes géantes… Il y a toujours au moins 1 de ces facteurs, sinon tous en même temps ! On a bien un point GPS près de la laguna Ventanas mais plus on se rapproche et moins on y croit. Pourtant, au bord d’un ruisseau qui s’écoule dans le lac, on découvre un petit espace plat et ferme aux fameuses coordonnées, c’est un soulagement ! Sauf que… John déteste mettre une tente sous l’eau et refuse de la sortir tant que ça ne se calme pas, alors on attend comme 2 idiots sous la pluie un bon quart d’heure… Finalement on monte rapidement la tente et on s’engouffre dedans, trempés de la tête aux pieds.
Ce soir, ce sera repas dans la tente, tant pis pour le bivouac de rêve ! Le Cajas est impitoyable.

Au matin, la pluie a cessé (enfin). Bien sûr, tout est encore trempé, et le ciel nuageux, mais on se lève avec un certain espoir. Depuis la laguna Ventanas, il existe plusieurs possibilités mappées : sortir par le village de Soldados au sud, ou Puamamaqui, traverser le parc d’ouest en est, ou encore remonter en direction de Miguir. On peut aussi arpenter les environs et les lagunes Cascarillas ou Ingacasa, évidemment non mappées.


Au vu de la météo, on préfère limiter les dégâts et on commence à remonter vers le nord. La trace OSM disparaît au beau milieu de nulle part mais on discerne quand même un petit sentier, certes pas toujours clair, et avec quelques pièges. On tergiverse au niveau de la lagune Ingacocha puis on passe un petit col caché au dessus de la lagune Derrumbo Amarillo.


La suite est plus classique, un semblant de trace GPS permet de garder le cap, c’est ensuite la lecture du relief et les quelques indices de sentier qui font le reste. On passe une multitude de lagunes, quelques beaux bosquets de polylepis, le tout dans une atmosphère brumeuse emplie de mystère.









L’itinéraire a beau n’être que de quelques kilomètres, il nous demandera plusieurs heures. Il est compliqué de réaliser une estimation fiable tant le terrain et la météo peuvent être impactants dans un tel environnement. Après de nouvelles hésitations pour descendre à la lagune Sunincocha, on suit celle-ci, avec pour le coup quelques possibilités de bivouac dont un super spot au nord. On retrouve enfin un vrai chemin, pour la première fois depuis bien longtemps, qui redescend dans la vallée vers la route avec Guayaquil. On manque le raccourci à Miguir et on redescend tranquillement sur la piste jusqu’à la route où un local nous ramènera au même tarif que le bus.


Bilan
On ne se lassera jamais vraiment d’El Cajas, parangon du paramo équatorien, et hymne au vagabondage sauvage. Pour nous c’est un océan de possibilités, avec des paysages certes semblables, mais toujours merveilleux. Ici pas de lagunes turquoises, pas de glaciers éclatants… Ce n’est sans doute pas le plus beau ou le plus impressionnant. En réalité, il ne se résume pas, il se vit.
Bien qu’une expérience en rando sans balisage soit préférable, on ne cessera jamais de conseiller d’explorer les autres sentiers du parc, hors secteur Toreadora.

