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Fin du voyage

A l’heure où s’écrivent ces lignes, 6 mois se sont déjà écoulés. Pourtant, il est toujours difficile de trouver les mots. Le 8 juillet 2025, à 8h du matin, alors que nous projetions de quitter la Bolivie pour le Pérou, un véhicule fou nous a percuté à l’entrée d’un village. A peine une semaine après avoir récupéré le van dans le Sud-Lipez, alors qu’on pensait ne plus le retrouver, c’est un nouveau coup dur. Cette fois-ci, le van ne s’en remettra pas. Et nous non plus, jamais vraiment.

Il y a des articles à écrire plus simples que d’autres…

L’accident

Ce matin-là, nous sommes réveillés de bonne heure par un local. Le terrain où nous nous sommes placés la veille, à la nuit tombée, est à proximité d’une école. Il nous demande si l’on peut bouger plus loin, alors on prend la route. Il n’est pas encore 7h.

Nous prévoyons de rejoindre la frontière le jour même pour passer au Pérou, notre prochaine destination. Le passeport de Camille arrive à moins de 6 mois de validité (minimum légal pour entrer dans la plupart des pays), il nous reste 2 jours seulement, sans quoi nous serons bloqués ici le temps de refaire un nouveau passeport.

Nous devrons certainement nous arrêter pour faire le plein, il nous reste quelques centaines de kilomètres jusqu’à la frontière nord du Titicaca. Bolivie oblige, les stations sur la route sont vides ou ne servent pas les véhicules étrangers. Nous sortons finalement à Patacamaya, où nous avons déjà pu faire le plein il y a quelques mois en nous rendant au parc national Sajama. Les files d’attente aux stations essences peuvent être longues de quelques heures, John préfère s’arrêter avant pour un besoin pressant. Peu avant l’entrée du village, nous repérons un chemin en bord de route, nous ralentissons et tournons à gauche.

Puis, soudain, le chaos. Quelques centièmes de seconde, flous, suspendus. Il nous faut un peu de temps pour reprendre nos esprits et réaliser ce qui vient de se produire. Le véhicule est couché sur le flanc, hors de la route, et nous sommes pendus à la ceinture de sécurité. Tout est arrivé très vite, trop vite.

On s’extirpe par une fenêtre brisée. Déjà, quelques locaux affluent autour. L’un d’eux ramène la sacoche qui était sur les genoux de John, elle a été propulsée de l’autre côté de la route. Plus loin, l’autre véhicule est arrêté, le pare-chocs défoncé. Le chauffeur est sauf, lui aussi.

Quelques minutes plus tard, la police locale arrive sur place puis dans un second temps la police routière de La Paz. On ne saurait dire combien d’heures nous sommes restés là, sur le bord de la toute. Le temps ne s’écoule plus de la même manière.

A plusieurs reprises, on nous interroge sur ce qu’il s’est passé. Ils prennent également des photos de la scène. L’autre conducteur discute beaucoup avec eux. Dans cette situation, chez lui, dans une langue que nous maîtrisons difficilement, nous craignons que cela joue contre nous.

De notre côté, 2 sentiments bien opposés. De l’abattement pour John, de la colère pour Camille. On essaie de se remémorer ce qui s’est passé, les doutes nous envahissent. A-t-on bien mis le clignotant, suffisamment tôt ? Était-il déjà en train de nous doubler quand nous avons tourné ? A-t-on freiné brusquement ? Nous ne sommes plus sûrs de rien, tout est flou.

L’un des agents remarque les rétroviseurs écrasés sur le van. Il suspecte que le véhicule ait fait des tonneaux, ce que l’autre conducteur dément mordicus. La scène était furtive, tout s’est passé bien trop vite, on hésite. Après une longue réflexion, quelques images nous reviennent, cela ne fait plus aucun doute. Par 2 fois, au moins, le véhicule a vrillé, et nous nous sommes retrouvés projetés à plusieurs mètres de la voie.

La dépanneuse de la police va remonter les 2 véhicules accidentés à La Paz. Ils nous somment de monter à bord du second, à côté de l’autre chauffeur. Ce sera un long trajet, interminable, d’une rare promiscuité.

Au poste, ils déroulent la procédure classique : test d’alcool, drogue, déposition séparée de chacun des conducteurs… Bref, la procédure classique. Ils appellent aussi l’ambassade. Au téléphone, ils estiment que sans blessé, sans délit, c’est un contentieux à régler entre particuliers, une affaire privée, et qu’il n’est pas nécessaire qu’ils se déplacent. Ce n’est pas faux, et nous pouvons néanmoins les recontacter en cas de besoin.

Vient la reconstitution de la scène. Le commissaire pose une planche routière et 2 petites voitures miniatures pour expliquer son interprétation des faits. Selon lui, nous n’aurions pas dû tourner à cet endroit, sur un chemin, sans signalisation idoine. Nous aurions dû poursuivre jusque dans le village, faire demi-tour au niveau d’un rond-point et ainsi tourner à droite sur le chemin sans avoir à traverser la chaussée. Dans un pays comme celui-ci, où la signalisation est rare et les pistes innombrables, c’est un étrange précepte.

Il demande à l’autre conducteur à quelle vitesse roulait-il. 30-40km/h selon lui. A cette allure, le commissaire estime qu’il est impossible de provoquer de tels dégâts et d’engendrer des tonneaux comme ce fut le cas. D’ailleurs, à cette vitesse et avec une distance réglementaire, il aurait dû être capable de s’arrêter à temps. Nous n’étions qu’à une centaine de mètres du village et à peine quelques mètres d’un panneau signalant 30km/h. D’ailleurs il le réprimande sévèrement, cela aurait pu être un enfant.

Il estime ainsi que les responsabilités sont partagées et nous attribue 40% de responsabilité, contre 60% pour l’autre conducteur. Qu’est-ce que ça implique ? Soit on se met d’accord soit l’affaire partira en justice et nous devrons attendre sur place la résolution de celle-ci et débourser un avocat. D’ailleurs, celui du conducteur, ou plutôt de l’entreprise de transport, vient d’arriver et demande à parler directement avec les agents en privé. Nous sentons l’entourloupe à plein nez. Dire que l’on vient de perdre sa maison et on doit encore passer la journée à se dédouaner auprès des autorités…

L’avocat nous propose de régler ça à l’amiable. On sait que le véhicule, dans cet état, est irréparable. Nous n’obtiendrons pas gain de cause quoiqu’il se passe, nous avons tout à perdre à poursuivre ; nous voulons seulement mettre un terme à cette partie juridique. Nous acceptons de signer un accord précisant que chacun s’occupera personnellement des dommages de son propre véhicule, et nous insistons pour que le remorquage soit pris en charge par leur parti. Oui, tout se paie en Bolivie. Le remorquage, les analyses d’alcool/drogue… D’ailleurs jugés partiellement responsables, nous devons également nous acquitter d’une amende entre 1000 et 4000BOB qu’ils nous fixent au minimum, voire même qu’ils nous minorent car nous n’avons pas suffisamment sur nous.

Finalement, au bout de cette journée interminable, nous signons un accord entre les 2 partis, mettant un terme définitif au dossier juridique. C’est un soulagement.

Et maintenant ?

Seulement 1 jour après avoir repris la route, et alors que l’on ne pensait jamais récupérer le van du Sud-Lipez… C’est un cruel sentiment, celui du sort qui s’acharne, d’un nouveau deuil en l’espace d’une semaine.

Tout le monde soulignera que l’important c’est que nous soyons sauf, malgré la violence de l’impact. C’est certain. Mais sur le moment, et bien des jours plus tard, difficile de le voir par ce prisme. Pour nous, la perte du véhicule symbolise la fin d’un voyage. C’était notre véhicule, notre maison, notre rêve. On hésitera longuement sur la suite.

Rentrer ? Sur un tel évènement, ce serait un échec, et on le regretterait longtemps.

Réparer le véhicule ? Un garagiste nous annonce 15 000BOB, soit « seulement » 1000€ au taux du moment. Sachant que la note grimpe toujours avec le temps et qu’il sous-évalue volontairement le montant final… Il faudrait aussi retrouver un panneau solaire, reconstruire l’intérieur, la galerie de toit… Et puis, un tel accident laisse des traces, fragilise la structure, le moteur… Combien de temps avant que cela lâche à nouveau ? Non, ce n’est pas viable.

Racheter un véhicule ? C’est une dépense conséquente, imprévue, et désormais la jurisprudence prévaudra : et si cela se reproduisait ? Sommes-nous prêts à risquer une telle somme ? En outre, il faudrait redescendre au Chili (et Santiago) ou trouver un véhicule avec une plaque étrangère (France, US…).

Poursuivre l’itinéraire initial ? Ce n’est pas ce que l’on avait prévu, et ce n’est pas ce que l’on désire, ce qui nous anime. Comment sortir des sentiers battus sans moyen de locomotion dans un pays aussi touristique que le Pérou, ou l’Équateur, que l’on connaît déjà si bien ? Et que faire de toutes nos affaires, nous n’étions pas préparés à un voyage en sac à dos.

Nous vendrons finalement la carcasse quelques semaines plus tard à un garage. 10 000 BOB (500€), un « mieux que rien ». Le remorquage n’ayant pas encore été payé par l’autre chauffeur, nous devrons longuement négocier auprès de la police pour obtenir le droit de sortir le véhicule de la fourrière. Il faudra encore payer celle-ci pour le nombre de jours que le véhicule y fut stationné. 1000 BOB ! D’ailleurs le bidon d’essence a disparu, le frigo a été dérobé… Et sans doute bien d’autres choses à l’intérieur.

C’est un coup dur après l’épreuve du Sud Lipez. Espoir, désespoir, espoir encore, et détresse infinie… Une spirale infernale. On y croyait cette fois, on pensait à une mésaventure dont on reparlerait plus tard en riant… S’en relever nous demandera du temps, plus rien ne sera jamais pareil. Ce n’est plus le voyage qu’on imaginait, celui pour lequel on s’est préparé pendant des années, et la raison pour laquelle nous avons tout quitté. Bien sûr, ce n’est qu’un voyage. Ce n’était qu’un véhicule. C’est un rêve égoïste dans un monde meurtri, et nous avons eu la naïveté d’y croire.

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