La Cordillère des Andes abrite un animal mythique, pourtant discret et méconnu, le fameux ours andin ou ours à lunettes, dit oso de anteojos (Tremarctos ornatus)
En théorie, son aire de répartition s’étend du nord de l’Argentine jusqu’au Venezuela, en passant par la Bolivie, le Pérou… Dans les faits, nous n’en avons presque jamais entendu parler hors de l’Equateur ou de la Colombie, qui semblent les pays à privilégier pour tenter de l’observer.
Dès le début du voyage, nous en avions fait l’un des objectifs de notre voyage en Equateur. Après plusieurs années de recherche pour John, il nous paraît inconcevable de laisser passer cette ultime opportunité de croiser l’un des animaux emblématiques de la Cordillère. Plus encore que le puma, le pudu de Chiloé voire le requin-marteau des Galapagos, c’est bien l’ours que l’on est venu chercher !
L’ours à lunettes
Première surprise, l’ours à lunettes est un animal craintif et parfaitement inoffensif ! C’est un herbivore/frutivore/insectivore qui passe le plus clair de son temps dans les arbres à manger ou se reposer.
Seul ours originaire (et endémique) du continent sud-américain, c’est un animal mystérieux : discret, craintif, rares sont ceux qui l’ont déjà croisé. Ainsi, il existe peu d’informations le concernant, encore moins de reportages ou de recensement. On estimerait à 20 000 le nombre d’individus, dont 3000 en Equateur.
Le mâle, plus grand que la femelle, peut atteindre 2m de long et peser une centaine de kilos. Il vivrait une vingtaine d’années.
A partir de 4 années, la femelle peut donner naissance à 1 ou 2 oursons par an. La période de reproduction se déroule au début de la saison sèche (~mai) et la gestation dure environ 7 mois.
Il doit son nom aux tâches claires qu’il arbore autour des yeux et sur le museau, formant d’apparentes lunettes, et qui sont propres à chaque individu.

S’il ne possède pas de prédateur à l’état sauvage, l’Homme représente évidemment sa principale menace, par la destruction de son habitat et la chasse. Il est ainsi classé comme espèce vulnérable, tout comme les écosystèmes qu’il fréquente et pour lesquels il agit comme un régulateur. Leur avenir est intimement lié à la préservation de leur environnement !
Détail qui a son importance, c’est un animal diurne qui est actif principalement en début et fin de journée !

Le «sachiez-vous» ?
Le célèbre ours anglais Paddington est inspiré de l’ours à lunettes ! D’ailleurs dans les livres de Michael Bond, il est originaire des forêts péruviennes.
Nounours, où es-tu ?
Avec un intervalle d’altitude aussi large, de 250 à 5000m d’altitude, il n’y a pas de biotope unique. Il semblerait qu’il évolue souvent dans des zones à la végétation dense, riches en flore, notamment dans des zones escarpées et inaccessibles à la frontière des Andes et de l’Amazonie, ce qui expliquerait qu’il soit rarement observé.
Pour des pays comme la Bolivie, où nous n’avons jamais eu le moindre écho concernant cet animal, c’est notre hypothèse majeure. L’altiplano est trop pauvre, l’Amazonie trop basse, le reste trop peuplé… Que reste-t-il ?
En Equateur et Colombie, on les cherchera sur les paramos, territoires hostiles mais abondants en eau et espèces végétale, dont le puya … qui est l’un de leurs mets favoris.
Alors, on ne connait guère la Colombie, au moment d’écrire ces lignes, mais le paramo de Chiguaza aux portes de Bogota est une bonne option. Le problème avec les paramos colombiens, c’est qu’il est nécessaire d’avoir un guide pour y accéder, ainsi que de payer l’accès et le seguro obligatoire.
En Equateur, les paramos sont souvent protégés au sein d’un parc national (gratuit) et parfois non classés (Mojanda, Pinan…). Les parcs et réserves nationaux, avec un accès logistique généralement aisé, et des routes/sentiers aménagés constituent ainsi les principales pistes.
Ci-dessous, une liste non exhaustive de lieux potentiels à partir des informations glanées auprès des parcs et d’expériences rapportées.
- Parc national El Cajas : à vrai dire, pour y avoir souvent randonné, la faune d’El Cajas est… disons, timide. Si des locaux nous disent avoir déjà croisé l’heureux élu en période de COVID (forcément, plus personne sur les routes…), il faudra une sacrée chance. On s’éloignera un maximum de la route principale et probablement du centre du parc (trop haut, trop exposé) pour maximiser les chances.
- Parc national Podocarpus, secteur Bombuscaro : un sentier nommé oso de anteojos existe, mais c’est rarement un gage de réussite, si vous saviez le nombre de sentiers el puma qu’on a fait en un an ! Cela dit, des personnes nous ont confirmé en avoir croisé, traversant la piste, lors des terribles incendies qui ont touché le parc en 2024.
La végétation dense et la brume fréquente rendent l’observation difficile. Réaliser l’aller-retour avec bivouac aux lagunes del Compadre représente sans doute la meilleure option. - Parc national Antisana, secteur Tambo : première partie du terrible trek du Condor, c’est une zone escarpée, très boisée, et suffisamment reculée (aucune habitation), tout semble coller avec les standards des ours. D’ailleurs nous étions tombés sur un blog où les personnes avaient trouvé des traces puis observé un individu au loin.
- Parc Cayambe-Coca, secteur Papallacta : le parc, et notamment le secteur aux abords des thermes de Papallacta, constitue sans doute la meilleure option pour croiser des ours en randonnée, plusieurs témoignages en attestent. Malheureusement il n’est plus possible de bivouaquer à l’intérieur du parc depuis plusieurs années et ainsi d’optimiser les chances. Une option possible pour les personnes véhiculées est de traverser le parc jusqu’à Oyacachi.
- Refuge Punanti : des dires du propriétaire, il a déjà observé des ours à proximité de son refuge, même plus bas vers le village (et les voies d’escalade). On se doute que le secteur nord/ouest du parc national Cayambe-Coca doit également en abriter, malheureusement il n’existe que peu de routes sinon celle qui mène au refuge du parc, point de départ de l’ascension au volcan Cayambe.
- Choco Andino : à l’ouest de Quito s’étend la réserve de biosphère du Choco Andino, connue essentiellement par le biais de Mindo. Nous avons observé des panneaux sur les ours en traversant les hauteurs du cratère de Pululahua et la réserve privée Maquipucuna est connue pour l’observation des ours (mais assez onéreuse).
- Réserve nationale El Angel, secteur Yanacocha : la réserve est ce qui se rapproche le plus des paramos colombiens avec notamment la présence des frailejones. Elle jouit d’une rare isolation grâce à la frontière avec la Colombie, peu de villages alentours et peu de touristes. Pour avoir longuement discuté avec les rangers, ils en ont déjà observé dans les environs de la lagune Yanacocha, plus reculée.
Mirador del Oso Andino
Malheureusement, malgré toutes nos tentatives, nous ne parviendrons pas à en observer lors de nos nombreuses randonnées, ni même quelques empreintes.
On se résout à la solution de facilité, le mirador del oso andino. Situé dans la région Imbabura, à 2250m, il s’agit d’un mirador aménagé sur la propriété de Danilo, un local qui observe les ours depuis une vingtaine d’années. Un jour, il a aperçu un ours qui descendait dans la vallée. Puis un deuxième, et encore un autre… Petit à petit il a œuvré avec les communautés et la région pour protéger la zone et planter de nombreux arbres fruitiers. Ce sont désormais plus d’une trentaine d’individus qui évoluent dans le secteur.
On commence par nous rendre à Ibarra pour passer la nuit et laisser nos gros sacs. Malheureusement ils n’ont pas la place et on devra se les coltiner avec nous. Du terminal il faut prendre un bus à destination de Pimampiro (environ 2h, 1,45$/p) qui circule régulièrement toute la journée. Ensuite, on pensait marcher jusqu’au mirador (14km, 770D+) mais avec nos gros sacs, on opte finalement pour un taxi (9$). Le trajet est superbe, au milieu d’un canyon sec où abondent les avocatiers.
Il n’y a pas d’indication sur la route, sinon un petit panneau d’information au départ du chemin qui mène au mirador (à quelques mètres de la route) et plus loin une fresque murale qui signale la maison de Danilo. On l’a contacté en avance pour être sûr, mais il est aussi possible de venir à l’improviste.
Il nous accompagne jusqu’à une pairie qui donne sur le canyon boisé. Le mirador consiste en une cabane à 2 étages. Il y a également des toilettes et un robinet d’eau. L’accès coûte 10$/p et cela inclut la possibilité de rester dormir pour la nuit, en tente ou en véhicule. Il semble également pouvoir louer une tente si besoin. Les ours étant essentiellement actifs en début et fin de journée, il vaut mieux rester sur place pour en profiter.



On s’installe donc tranquillement, profitant d’un bel après-midi ensoleillé pour jouer aux cartes, et jetant de temps en temps un regarde dans le canyon, mais rien en vue.


A partir de 16h, Danilo descend avec des paires de jumelles et commence à scruter le canyon. Il en repère un ! Pour nous c’est plus compliqué, malgré ses indications et le positionnement de sa lunette. L’ours est à plusieurs centaines de mètres, planqué dans un arbre, on le discerne à peine. Autant dire que sans jumelles, on ne risquait pas de remarquer quoi que ce soit.



A plusieurs moments, on aperçoit un spécimen qui traverse à découvert pour rejoindre un autre bosquet. Le terrain est sacrément escarpé et ils disparaissent régulièrement dans un nouvel arbre ou buisson. On guette dans toutes les directions, c’est un vrai safari.



Peu à peu, on commence à comprendre leurs déplacements, les zones dans lesquels ils ont l’habitude d’être selon l’heure de la journée, et on arrive à en repérer un ou deux. D’ailleurs c’est une maman qui nous fait l’honneur de sa présence, avec ses 2 petits oursons ! Elle se couche tranquillement (et dire qu’ils sont considérés « actifs » à cette heure-là…) pendant que les oursons se chamaillent, on les observera de longues minutes.


Soudain, un moment suspendu. Un ours apparaît, longeant un canal d’irrigation avant de… plonger dedans ! Le voilà qui se baigne, joue dans l’eau comme un gamin ! Fabuleux.
Jusqu’à la nuit tombée, on restera là à guetter le moindre de leur mouvement, on devient bon pour les repérer à force.
Au petit matin, rebelotte, on aperçoit quelques ours épars traverser, et Danilo nous rejoint avec les jumelles. Comme la veille, il y a 2-3 personnes sur place, venues profiter du spectacle. On sent que Danilo est passionné, il semble s’extasier toujours autant du moindre ours qui apparaît, alors qu’il en voit sans doute tous les jours depuis maintenant des années.
Bilan
Nous ne pouvions pas quitter l’Equateur sans avoir croisé au moins une fois le fameux nounours à lunettes, c’est désormais chose faite. Bien sûr, nous n’avons pas eu la surprise de le découvrir au détour d’une randonnée malgré toutes nos tentatives, mais c’est un animal rare qui se mérite et cultive son mystère.
Pour ceux qui resteront bredouilles, comme nous, le mirador offre une chance unique (et quasiment assurée) d’observer cette créature légendaire évoluer dans son milieu naturel. On peine encore à comprendre que ce lieu soit si peu connu (et tant mieux pour eux).

